Dans son nouvel album «Sincèrement», Stress traite le thème de la dépression. Dans l’interview qui suit, le rappeur rappelle l’importance de l’honnêteté et critique la culture actuelle de l’égoïsme. 

Votre nouvel album s’intitule «Sincèrement». L’honnêteté est-elle importante à vos yeux?

J’ai toujours été honnête avec les gens qui m’entourent. Mais à un moment donné de ma vie, je me suis rendu compte que je n’étais pas très honnête avec moi-même.

Qu’est-ce qui importe le plus: l’honnêteté envers soi-même ou envers les autres?

Je pense qu’il faut toujours commencer par soi-même, autrement on n’a rien à donner. C’est comme avec l’amour: il faut s’aimer pour pouvoir aimer les autres. 

Vous parlez ouvertement et honnêtement de vos dépressions. Malheureusement, aujourd’hui, ce sujet est assez stigmatisé. Avez-vous déjà reçu des réactions négatives?

Non, aucune. J’ai assisté uniquement à de bonnes réactions. Beaucoup de personnes m’envoient des messages de remerciements car elles aiment mon ouverture. Elles m’expliquent qu’elles se sentent moins seules grâce à moi.

Je ne comprends pas comment la société peut stigmatiser la dépression alors que nos proches, les personnes que nous aimons, sont touchées.

Je me sens frustré de vivre dans un monde dans lequel les gens se construisent des fausses identités et cultivent la meilleure version d’eux-mêmes. C’est une véritable compétition.

Nous vivons à une époque où il existe une application pour tout, mais personne ne semble se poser des questions essentielles comme: «qui suis-je vraiment? Quels sont mes objectifs? Comment puis-je contribuer au bien-être de la société?». Les gens ne voient qu’une prison faite d’attentes et ils acceptent tout simplement leur emprisonnement sans se poser des questions. 

Comment peut-on sortir de cette prison?

J’essaie toujours de parler. Lorsqu’on a un problème, même s’il est émotionnel, il faut l’aborder de manière pragmatique, réfléchir et creuser en profondeur. Ensuite, je pense qu’il s’agit aussi de prendre soin de soi, de son corps. Je fais de l’exercice, par exemple. Ainsi je me sens vivant et je reste concentré sur l’instant présent. Je prends également soin de mon âme en suivant une thérapie.

On n’arrivera jamais à rien de bon, si on n’adopte pas une approche pragmatique et qu’on ne pense qu’à ses malheurs.

Nous ne nous connaissons pas, mais grâce à votre musique et aux vidéos de votre thérapie sur internet, je sais des choses intimes sur vous. N’est-ce pas bizarre pour vous?

Je suis dans ce jeu depuis mes 18 ans. Tout le monde m’a vu me marier, divorcer, et même deux fois.

Je pense que l’ouverture au public fait partie de la responsabilité d’un artiste. Les artistes sont le baromètre de l’actualité. Il s’agit de personnes réelles et vivantes et le public peut le sentir. Je ne crois pas que les changements puissent être mis en œuvre par la politique. Ils sont liés à la vie. Et les artistes sont le miroir de la vie.

Est-ce qu’il y a des choses que vous ne voulez pas traiter dans vos chansons?

Cela dépend. Parfois, on a juste envie d’être superficiel et on n’a pas la force de réfléchir à la question de savoir si on veut écrire à ce sujet ou pas. On écrit juste ce qu’il faut écrire. 

De nos jours, il existe de nombreux moyens de se divertir et c’est très bien. Je n’ai jamais été un fan des produits «pop» vides. Avec certains artistes, j’ai l’impression d’être compris. Quand je suis seul, j’écoute de la musique qui me nourrit et me renforce. C’est ce que j’aimerais transmettre avec mon nouvel album.

La thérapie a-t-elle influencé votre musique?

Je n’étais pas bien mentalement quand je travaillais sur cet album. C’était tout un processus. J’ai dû abandonner beaucoup de choses, beaucoup d’idées fixes à propos de qui je suis et de ce que je dois faire. La thérapie m’a aidé. J’ai compris que j’ai quelque chose de précieux à donner et j’en suis fier.

La thérapie m’a aidé. J’ai compris que j’ai quelque chose de précieux à donner et j’en suis fier.

Stress
Qu’est-ce qui vous aide si vous êtes dans une phase dépressive?

Dans les mauvais jours, rien ne me fait sentir mieux. Parfois, il faut coexister avec le chaos et apprendre à être son ami. Des fois, on aimerait avoir des réponses, mais il n’y en a pas. Il faut de la patience et de la confiance. Et il faut se forcer à se construire, se structurer.

Cela nécessite une certaine maturité émotionnelle…

Vous pouvez faire ce que vous voulez, mais au final c’est la maturité émotionnelle qui compte. Beaucoup de gens ne veulent pas faire ce travail. C’est épuisant d’aller voir un psychologue chaque semaine et de se sentir vraiment mal à l’aise. Mais chaque semaine, vous faites quelques progrès, vous changez, votre comportement change. Mais c’est du travail.

Vous êtes très honnête. Pensez-vous qu’il est possible d’être trop honnête?

Dans notre société, on a tendance à tout occulter. Cela ne nous aide pas à grandir. Je pense qu’il n’y a pas de risques d’une surdose d’honnêteté en ce moment. L’honnêteté met mal à l’aise certaines personnes. Mais c’est à cela que sert l’art: faire bouger quelque chose en vous.

(J’ai détruit mon égo pour rebondir / Et une fois qu’il ne reste que des cendres / La vie peut revenir – Terre Brûlée) Vous parlez de brûler votre ego pour revenir à la vie. Comment allumer le feu?

En se retrouvant soudain dans une situation dans laquelle vous n’avez rien à perdre. Vous devez alors vous demander qui vous êtes vraiment et ce que vous avez à offrir.

Parfois, il faut être radical avec soi-même et ne pas accepter ses propres conneries.

Pensez-vous que l’on puisse être un bon artiste sans être honnête? 

L’art est subjectif. Votre opinion vous vient de votre enfance et de vos influences. C’est ce qui est bien dans l’art. Je peux regarder quelque chose et me demander: «est-ce de l’art?» mais chacun donnera une réponse différente.

(Maman pleure pas, un jour je serais un homme, un vrai. Pas comme nos pères, qui font que de boire et d’battre nos mères – Tu le sais) Vous rappelez que vous aspirez à être un vrai homme. Comment définir un vrai homme?

Ma mère a traversé beaucoup de choses. Elle nous a élevés toute seule et nous a fait sortir de ce qui était alors l’Union soviétique. Sous le communisme, les hommes n’avaient aucune valeur. Chaque homme appartenait à l’État. On n’était personne. Et un homme doit être quelqu’un, un gagne-pain, un chef de famille. Mais le communisme enlève ce rôle aux hommes car l’État devient votre père.

Mon père était violent, mais il n’était pas le seul. La moitié des enfants de ma classe avaient le même problème et l’autre moitié avait des pères avec des problèmes d’alcool.

En tant qu’homme, j’attends davantage de moi-même.

Stress

En tant qu’homme, j’attends davantage de moi-même. J’ai vu combien de sacrifices ma mère a dû faire, combien elle était seule et combien il est difficile d’élever des enfants toute seule. Il faut deux personnes.

Quels sont vos projets pour les prochaines années?

Je veux être heureux. Je veux trouver un moyen d’être heureux et de contribuer au bien-être de la société. Aujourd’hui, nous sommes tous égoïstes. Je ne pense pas qu’on puisse continuer à avancer comme ça. Nous voulons toujours plus et cela ruine tout, que ce soit la nature ou la politique. Chacun court après ce qu’il souhaite et ne pense pas à ce dont il a besoin.

Pensez-vous que les médias sociaux sont en partie responsables de cette culture?

Sans aucun doute. Et vous savez ce qui est drôle? La plupart des artistes estiment que les médias sociaux sont un fardeau. Personne ne veut générer continuellement du contenu. Le phénomène de l’influenceur est également un symptôme de notre superficialité.

Aujourd’hui ils vendent ceci, demain ils vendent cela. Et c’est d’eux-mêmes qu’il s’agit. Je pense que la génération Greta va détruire tout cela. Ils savent qu’il y a plus en jeu, que nous devons sauver nos fesses et cette planète.

Mais votre attitude est généralement positive…

Absolument. Le simple fait que je sois ici aujourd’hui est un avantage. Je n’ai pas encore gagné la guerre, mais j’ai gagné beaucoup de batailles. Cela signifie beaucoup pour moi de pouvoir être ici et d’avoir l’opportunité de faire comprendre aux gens qu’il ne faut pas avoir peur des problèmes mentaux et émotionnels. Ils représentent des défis, et nous devons motiver les gens à les relever. L’objectif est de briser la stigmatisation, d’y mettre de la force et de normaliser la question.

Rêvez-vous de travailler avec un musicien en particulier?

Non. Je pense que c’est bien quand les choses se développent d’elles-mêmes. Je ne crois pas aux rêves, ils vous rendent faible. Quand on a un objectif, il faut simplement le poursuivre. On trouve toujours un moyen si on le veut vraiment. J’emmerde les rêves, j’ai un but.

Interview Fatima Di Pane

Image Cyril Matter

Traduit de l’allemand par Andrea Tarantini 

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