Daniel Albrecht était l’un des grands noms suisses du ski alpin. En 2009, sa vie change brutalement: il tombe lors du deuxième entraînement de la descente de Kitzbühel, en Autriche. Sa chute sur le Zielsprung est si grave qu’elle lui provoque une hémorragie cérébrale et des contusions à un poumon. Après trois semaines de coma, le jeune athlète se réveille amnésique. Albrecht nous explique comment il a réinventé sa vie et ouvert de nouvelles perspectives après la fin de sa carrière sportive.

Daniel Albrecht, comment allez-vous aujourd’hui?

Je vais très bien, merci. J’ai fondé une famille et je vis dans une belle maison, avec ma femme, ma fille et nos deux chiens. Et j’ai également trouvé une nouvelle façon de faire des affaires: avec mon entreprise «Mondhaus». Nous construisons des logements et des espaces de vie durables pour l’homme et la nature.

Cette reconversion est éloignée du ski…

C’est vrai. Au début, je faisais encore des courses après mon accident. Évidemment, à un certain moment, j’ai dû accepter que ma carrière dans ce domaine était terminée. J’ai donc voulu me réorienter. J’ai toujours rêvé de construire ma propre maison et heureusement, qu’ici, en Valais, il reste un peu de place pour bâtir (rires). C’est ainsi que j’ai eu l’idée de devenir un professionnel dans ce domaine.

Vous construisez des maisons valaisannes durables et, en plus de cela, vous partagez votre histoire dans le cadre de conférences. Pouvez-vous nous en dire plus?

C’est exact. En moyenne, je donne six ou sept conférences par an. Le fait de commencer à partager mon expérience, c’était aussi une sorte de thérapie pour moi. J’ai découvert que je pouvais vraiment toucher les gens avec mon vécu et j’ai reçu beaucoup de retours positifs. Ce ne sont vraiment pas des séminaires où je dis aux gens comment gérer des situations difficiles. Il est juste très important pour moi de raconter mon histoire lors des conférences – ni plus, ni moins.

Justement, parlons de votre histoire. En 2009, à Kitzbühel, vous avez chuté à 140 km/h, ce qui vous a causé un traumatisme crânien et valu d’être dans le coma pendant trois semaines. Comment était-ce lorsque vous avez repris conscience?

C’était un sentiment très étrange, parce qu’à mon réveil, je ne comprenais pas ce qui se passait et ce qui m’arrivait. J’étais dans un état amnésique. J’ai dû me poser des questions et chercher des réponses.

Mais votre entourage était certainement présent

Oui, mais tout ce qu’on me disait, je n’arrivais pas à y donner un sens. C’était comme s’ils communiquaient avec moi dans une langue étrangère. Avec le temps, j’ai finalement «dégelé» et j’ai pu traiter toutes les informations que l’on m’avait rapportées.

Comment s’est passé votre rétablissement?

Au début de ma rééducation, j’ai été obligé de faire uniquement ce que mon corps me permettait. D’ailleurs, j’ai eu de la chance à cet égard, car mon corps a réactivé des anciens réflexes et il pouvait envoyer les signaux appropriés. Par exemple, il m’a permis de savoir quand une pause était nécessaire. Pour cela, il faut être à l’écoute de son propre corps, reconnaître les signaux et les interpréter correctement.

Daniel Albrecht. (c) Rob Lewis
Comment votre blessure vous affecte-t-elle aujourd’hui?

De manière générale, je vais bien. Cependant, la chute a eu des conséquences que je ressens encore aujourd’hui. Par exemple, je me fatigue plus vite qu’avant. Les choses qui ne font pas partie de ma routine m’épuisent davantage et plus vite. L’automatisme de certaines actions n’est plus si facile, je dois toujours tout faire consciemment. J’aime illustrer ce problème avec l’exemple d’une course dans les escaliers: si l’on doit être conscient de chaque pas, cela demande une quantité extrême d’énergie. Je suis bien content de ne pas avoir un travail où je dois manier des chiffres. Je m’épuiserais au bout de quelques heures.

Qui vous a soutenu pendant cette période difficile?

Ma femme, aujourd’hui, alors qu’elle était encore ma petite amie à l’époque. Elle m’a toujours soutenu et a été ma première et meilleure aide. Puis, j’ai également senti que j’avais un énorme soutien de la part du public. C’était émouvant et motivant. En revanche, mes autres proches ont trouvé cette nouvelle situation plutôt difficile.

De quelle manière?

Ils n’ont cessé de me comparer à la personne que j’étais avant. Et cela me donnait l’impression de n’être plus aussi bon. Et surtout en tant qu’athlète, c’est difficile parce que l’on se fixe toujours des objectifs élevés car généralement on a de grandes ambitions. À mon réveil, il m’est apparu clairement que j’aimais le ski et que j’étais doué pour ce sport – même si au début je ne me rappelais même pas à quel niveau je l’avais pratiqué.

Je ne voulais pas laisser tomber ce pan de ma vie d’avant, j’ai donc tout de suite voulu savoir si je pouvais encore skier et si j’aimais toujours ça. Quand je suis retourné sur les pistes pour la première fois, j’ai réalisé que je ressentais encore une sensation fantastique. Plus tard, j’ai participé à la Coupe du monde, ce qui a été une expérience importante et formidable pour moi. Mais j’ai aussi dû m’avouer que mon niveau n’était pas suffisant pour être vraiment au sommet.

Avec du recul, feriez-vous quelque chose de différent aujourd’hui, après l’accident?

Peut-être. En fait, je suis un peu en colère contre moi-même. Toute mon existence, il a toujours été extrêmement important pour moi de pouvoir décider de ma propre vie. Mais après l’accident, c’était très difficile parce que beaucoup de gens voulaient me ralentir. Au début, je ne m’en souciais pas. Malheureusement, j’ai fait l’erreur de penser que je ne pouvais plus me juger correctement. J’ai donc permis aux autres de me dire ce qu’il fallait faire et comment procéder. C’est cela que je ferais différemment aujourd’hui.

C’est aussi pourquoi mon autodétermination et mon épanouissement personnel sont encore plus importants pour moi aujourd’hui que par le passé. Ma société Mondhaus en est le parfait exemple: j’ai réalisé un de mes rêves. C’est une profession complètement nouvelle et j’ai dû faire preuve de beaucoup de confiance en moi pour franchir ce pas. Et finalement, j’ai mis mon projet en action. J’ai établi les contacts nécessaires, fait appel aux bons experts et développé avec eux quelque chose d’extrêmement passionnant.

Quelle est l’importance de votre vie familiale pour vous?

Ma vie de famille est extrêmement importante! Lorsque ma carrière de skieur s’est terminée, j’ai dû me fixer de nouveaux objectifs. Je me suis dit: «réalise ton rêve et construis ta maison». Ma femme a toujours été la personne la plus importante dans ma vie, par conséquent fonder une famille s’est fait tout naturellement. Notre fille a trois ans et pour moi, c’est important de l’élever afin qu’elle soit indépendante et sûre d’elle. Même si nous devons parfois en subir les conséquences, car elle a un déjà un fort caractère (rires).

Quel est votre conseil aux personnes qui doivent affronter un défi majeur dans leur vie?

Il est difficile de généraliser car la situation de chaque personne est individuelle. Personnellement, cela m’a réellement aidé de me faire confiance et d’écouter aussi bien ma tête que mon corps. Cela ne signifie pas que l’on ne doit pas accepter de soutien extérieur, au contraire. Mais entourez-vous plutôt de personnes qui vous aideront à vous construire et non à vous démolir.

Bio Express

Daniel Albrecht est né le 25 mai 1983 à Fiesch. En 2003, le coureur de ski est devenu l’un des athlètes les plus titrés de l’histoire des championnats du monde juniors – il a remporté trois médailles d’or et une d’argent. En 2007, il devient champion du monde de super-combiné et remporte également l’argent en slalom géant et le bronze dans les compétitions par équipe. En 2009, Albrecht a vécu un grave accident lors d’une descente d’entraînement à 140 km/h. Il a été maintenu dans le coma pendant trois semaines. Un an plus tard, il fait déjà son retour. Aujourd’hui, Albrecht est un père de famille et directeur général de la société Mondhaus, spécialisée dans la construction de maisons durables.

www.daniel-albrecht.ch

Interview Matthias Mehl
Photos Rob Lewis
Traduit de l’allemand par Laetizia Barreto

 

Advertentie