Avez-vous déjà regardé «La Plateforme» ou «El Hoyo», le thriller et film d’horreur espagnol réalisé par Galder Gaztelu-Urrutia sorti en 2019? Choquant, dérangeant et intense autant pour les thèmes qu’il aborde que pour ses scènes brutales, ce film semble être une réelle satire anti-consumériste. Il fait réfléchir et soulève des questions intéressantes qui concernent notre société, la nature humaine, l’égalité et la violence. 

Toute l’intrigue se déroule dans la Fosse, une prison construite verticalement et qui a des règles organisationnelles bien particulières. Chaque niveau de la prison correspond à une cellule dans laquelle vivent deux prisonniers. Les cellules comportent un trou rectangulaire dans lequel descend, graduellement et une fois par jour, une plateforme garnie de mets délicieux. Tous les prisonniers se nourrissent grâce à la plateforme, autrement dit, en mangeant les restes des personnes vivant à l’étage supérieur. Ainsi, ceux qui se trouvent à des niveaux supérieurs sont clairement privilégiés et se gavent de nourriture au détriment des étages inférieurs qui meurent de faim. 

Mais quelles sont donc, au fond, les thématiques principales mises en évidence par ce film plutôt dérangeant? Attention, spoilers!

Une critique de la nature humaine: «l’enfer c’est les autres»

Contrairement à ce que l’on pourrait croire intuitivement, le film n’est pas une critique de la société. Lorsqu’on l’analyse de manière profonde, on comprend que le réalisateur a voulu mettre en évidence le fait que toutes les sociétés «partagent des formes d’inégalité». Pourtant, le film est surtout une critique et une condamnation de la nature humaine. Si la Fosse existe et s’il s’y passe des atrocités, la faute n’est pas à attribuer à la société et aux dirigeants, comme le croit Goreng au début, mais à la nature même des êtres humains. En effet, bien que ceux qui vivent au niveau zéro semblent libres, ils sont aussi prisonniers de leur recherche désespérée de la perfection et de l’industrie. Cet aveuglement ne leur permet pas de voir la pauvreté, les horreurs et la brutale réalité présente à des niveaux inférieurs. 

La critique du film s’adresse donc aux êtres humains. Dans la Fosse, les prisonniers sont en effet prêts à tout pour survivre et se dévorent même entre eux lorsque cela est nécessaire. Dans ce sens, dans «La Plateforme», l’homme est un loup pour l’homme. C’est pourquoi Trimagasi, le premier compagnon de cellule de Goreng, dit à ce dernier: «vous êtes de ceux qui croient que tout ce que fait l’Administration est mal».

Restant d’abord convaincu que les dirigeants sont les coupables de ce système cruel qu’est la Fosse, Goreng comprend ensuite que ce sont les prisonniers qui ne veulent pas changer les choses. Lorsqu’il tente de leur faire entendre raison et de partager les mets de la plateforme afin de laisser assez de nourriture pour tous les niveaux, tout le monde refuse. Il ne réussira à convaincre les prisonniers qui se trouvent à un niveau inférieur au sien qu’en les menaçant de déféquer sur leur nourriture et en utilisant la violence. 

Ainsi, comme le précise le réalisateur au cours d’une interview, le film «n’est pas, comme l’affirment certains, une critique sociale, c’est une auto-critique sociale». Dans ce sens, dans ce huis clos moderne, le problème n’est pas le système en soi car, au fond, «l’enfer c’est les autres», comme le spécifie Jean-Paul Sartre à la fin de sa pièce de théâtre, Huis Clos

La métaphore de la pyramide sociale

Si la Fosse est verticale c’est parce qu’elle se veut une métaphore de la pyramide sociale et de la lutte des classes. Chaque mois, les prisonniers se réveillent dans un autre étage de la Fosse, ce qui souligne le fait que, en réalité, on ne peut pas choisir la classe sociale dans laquelle on naît et, d’ailleurs, notre condition physique et notre santé ne sont pas forcément garanties. Ainsi, lorsque les prisonniers sont obligés de changer de cellule et d’étage, alors que les riches sont souvent en haut, les pauvres ne cessent de se retrouver aux niveaux les plus bas. 

Cette construction a le mérite de transmettre au lecteur l’angoisse et le sentiment d’étouffement et de déshumanisation qui s’empare de Goreng et qui l’amène à la folie. La musique scabreuse et organique, tout comme l’ensemble de sons dérangeants, les décors, les gros plans et la mise en scène en général, accentuent ces sentiments qui, avec le développement de la violence, semblent devenir la norme. 

L’équilibre entre richesse et pauvreté

Un autre élément vient s’insérer dans cette métaphore sociale. Il s’agit de la chance qui, au fond, s’avère être l’Administration même et qui fait bien les choses en permettant aux plus pauvres de monter de niveaux alors qu’elle place quelques riches à des étages inférieurs. 

Ainsi, bien que la pyramide sociale soit bien mise en évidence au travers de la verticalité de la Fosse, dans cette prison de l’horreur, la roue tourne. Ceci donne alors un semblant d’équilibre entre richesse et pauvreté. Néanmoins, au final, les êtres humains ne savent pas gérer la situation et ils finissent par s’adonner sans cesse à la violence et, littéralement comme métaphoriquement, au cannibalisme social. 

De l’égoïsme à l’altruisme

Goreng et, avec lui, la trame du film, évoluent suivant les niveaux que le personnage traverse. En effet, ce dernier aura différents compagnons qui mettent en évidence des thèmes bien précis. Le premier niveau dans lequel passe Goreng souligne la nécessité d’une survie individuelle. Trimagasi représente en effet l’avidité des êtres humains qui renforce un système déjà corrompu. Le deuxième niveau symbolise une tentative de solidarité et d’altruisme grâce au personnage féminin de Imoguiri qui, à l’opposé de Trimagasi, désire partager les richesses. Néanmoins, même Imoguiri ne peut changer le système. C’est plutôt ce dernier qui la change et la rend raciste. Enfin, le troisième niveau semble promettre un changement de système au travers de la recherche de la petite fille de Miharu. 

Cependant, «La Plateforme» n’a pas vraiment de héros, ceci parce qu’aucun système n’est meilleur que l’autre et le socialisme, ne fait pas exception. En effet, dans leur tentative d’aider les prisonniers, Goreng et Baharat tuent de nombreuses personnes et imposent leur idéologie faisant ainsi du socialisme une nouvelle forme d’oppression. 

Ainsi, «La Plateforme» met en évidence les limites de l’empathie humaine ainsi que les difficultés que nous rencontrons lorsque nous essayons d’être des bonnes personnes à tous les niveaux de la société, bien que tout ce que nous possédons soit menacé.

Une fin controversée entre rêve et réalité

Dans la Fosse, tout le monde travaille et aspire à un but personnel. Alors que certains désirent un diplôme, comme Goreng qui entre volontairement dans la Fosse, d’autres souhaitent être libres ou veulent une cure contre le cancer. Tous veulent désespérément atteindre leur but, mais la plupart des prisonniers meurt avant d’avoir réalisé son vœu. C’est une autre raison pour laquelle le système semble autant cruel. Bien que tout soit disponible dans la Fosse, les choses qui comptent s’avèrent en dehors de la portée de tout le monde. 

La fin de «La Plateforme» est bien controversée et soulève des interprétations différentes. Deux visions du dénouement sont possibles. Il se peut que la fille de Miharu existe vraiment. Elle se trouve au niveau 333 de la Fosse et elle est sauvée par Goreng et Baharat qui lui permettent d’atteindre le niveau zéro. Bien qu’il le souhaite, Goreng sait qu’il ne peut pas remonter à la surface avec la petite fille car les atrocités qu’il a commises l’ont trop corrompu. Le retour à la surface de l’enfant montre donc à l’Administration que les choses doivent changer car des innocents se retrouvent aussi dans le système et les prisonniers s’entretuent et meurent de faim.

Ainsi, au début, le message était la panna cotta, un dessert si délicat et pas touché par les prisonniers, qui doit montrer que le système ne fonctionne plus et que tout le monde a été raisonnable. En revanche, à la fin, il semble être représenté par la petite fille, symbole de pureté et d’innocence absolue. Ceci nous rappelle que, dans notre société, au milieu des conflits, de l’industrie et de la politique, les enfants sont invisibles mais ils représentent aussi un espoir car ils ont le pouvoir de changer les choses, s’ils sont protégés et l’abri de la corruption. Cette interprétation pourrait ajouter un brin d’optimisme qui, néanmoins, contraste énormément avec la tonalité sombre du film. 

Goreng

Une autre interprétation, celle qui semble la plus probable, ne comprend pas la figure réelle de l’enfant. Dans la Fosse, il n’existe pas de petite fille, tout n’est qu’une illusion dans l’esprit du personnage principal. Rappelons que, dans la Fosse, Goreng amène avec lui une copie de l’histoire de Don Quichotte, qui désirait devenir chevalier afin d’aider son peuple. Au cours de la trame, Goreng devient Don Quichotte lui-même. Leur apparence physique mais aussi leur idéologie et leur envie de changer la société les rapprochent. Cependant, au final, les deux échouent dans leur mission.  Comment comprendre la fin du film alors? Le réalisateur Galder Gaztelu-Urrutia a fourni une explication au média Digital Spy: «pour moi, le dernier niveau n’existe pas. Goreng est mort avant de l’avoir atteint, et il s’agit juste de la représentation qu’il en avait et de ce qu’il croyait qu’il fallait faire.» 

Enfin, comme Don Quichotte, «La Plateforme» peut être interprétée de plusieurs façons. C’est pour cette raison que le film n’est pas clair et que sa fin est incertaine. Il n’y a pas de solution évidente à «La Plateforme»et , comme le suggère le film, il n’y en a pas pour notre société. Au final, nos espoirs résident dans les générations futures que l’on doit soutenir et guider. 

Texte Andrea Tarantini

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