L’impact économique de la crise sanitaire due au coronavirus a été et est encore dévastateur. Quelle attitude devrions-nous adopter à l’heure actuelle, en tant qu’entreprise et en tant que particuliers, face à la relance? Interview avec Serge Pavoncello, président de l’Association Suisse des Gérants de fortune (ASG), sur les défis et tendances actuels ainsi que son regard sur l’avenir.

La pandémie a inévitablement laissé des traces dans le monde financier, pourriez-vous nous en dire plus? A-t-on déjà assez de recul?

Personnellement, je ne pense pas qu’on ait assez de recul sur ce qu’il s’est passé. Nous avons beaucoup d’incertitudes sur la manière dont les choses évolueront. Nous sommes dans une situation qui s’apparente à celle qui suit un tremblement de terre ou un terrible orage. Autrement dit, durant une longue période de temps les choses sont stables et, soudain, une fracture survient et tout change.

L’arrêt ou le frein d’une partie de l’activité économique durant cette crise entraîne des répercussions conjoncturelles et structurelles significatives. Certains secteurs souffrent davantage que d’autres et les répercussions vont se ressentir à long terme. En ce qui concerne les marchés financiers, nous pouvons être positivement surpris de la bonne tenue et des niveaux actuels affichés en comparaison avec les impacts économiques que nous allons subir. D’un autre côté, les indices boursiers cachent de grandes discrépances entre les secteurs et cela est parfaitement logique.

Justement, est-ce que cette situation a créé également des opportunités pour certains secteurs?

Bien sûr. C’est par exemple le cas dans le secteur de la technologie, notamment pour les sociétés qui permettent de travailler de manière décentralisée, de même que pour les entreprises qui font fonctionner ces logiciels. Il s’agit d’une branche de l’économie qui bénéficie de la situation et qui nous a été utile durant cette période. Sinon, la biotech et la pharma sont à nouveau des industries considérées positivement et appréciées.

Les crises sur les marchés ont toujours existé. Quelles leçons peut-on tirer de la crise économique mondiale de 2007-2012 par exemple?

En 2007, la nature de la crise économique était complètement différente de celle à laquelle nous faisons face actuellement. Elle est partie d’un problème gigantesque aux USA avec une surévaluation du marché immobilier. Pour de multiples raisons, la propagation de la crise à travers le système bancaire, trop faible à cette époque, a provoqué les difficultés que nous connaissons: crise de liquidité, surendettement, valorisation douteuse de produits financiers, etc.

En termes de leçons à tirer, je pense plutôt aux phases de reconstruction de l’Europe après la Seconde Guerre Mondiale ou à la relance économique du New Deal dans les années 30. Je suis convaincu que l’Etat a un rôle à jouer lors de ces crises, plus particulièrement dans l’organisation de la société lors de périodes complexes et en permettant au système de ne pas sombrer. 

De ce point de vue, je trouve que la Suisse a affronté cette crise sanitaire avec pragmatisme et tout en étant prudente. Ainsi, elle a permis un fonctionnement raisonnable de notre économie. C’était sage de tenter tout de même de conserver une activité économique, alors que la crise sanitaire évoluait très rapidement. Si nos autorités n’avaient pas fait preuve de cette «souplesse», nous serions actuellement dans une situation économique bien plus grave.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans la finance?

À l’époque déjà, on nous disait qu’il était compliqué de trouver du travail à la fin de ses études. Je me suis donc dit que si c’était le cas, autant faire ce qui me plaisait et me passionnait. Dès le début, j’ai été attiré par l’économie. Je voulais apprendre et comprendre. Puis, après ma licence, j’ai choisi de partir en stage postuniversitaire chez UBS dans différents services durant douze mois.

J’ai ensuite intégré un service de portfolio management. Là, nous avons fait des choses passionnantes et influencé le fonctionnement et le développement d’une partie de l’activité économique de la banque. J’ai également poursuivi des études de post grade. Bref, ces années-là ont été fantastiques en termes d’accroissement de connaissances. Elles m’ont construit et m’ont permis de réaliser les divers projets et entreprises que j’ai mené au cours de ma carrière.

Il existe certains clichés dans votre domaine, comme celui du «requin» qui fera tout pour arriver à ses fins. Qu’en pensez-vous?

Je pense qu’effectivement de nombreux films célèbres ont porté au pinacle ce cliché. Malheureusement, comme partout, il y a une frange marginale de la population qui fait des choses qu’elle ne devrait pas. Cela serait naïf de penser que ce genre de comportement disparaîtra. D’ailleurs, c’est pour ça que l’on doit avoir des règles efficaces, mais intelligentes. Elles doivent contrôler certains aspects et protèger les clients tout en laissant la latitude nécessaire aux professionnels de la branche pour travailler correctement. C’est l’une des raisons de mon engagement pour la place financière suisse. Je tiens à souligner que les «requins» sont plutôt l’exception. La plupart des personnes qui travaillent dans notre secteur d’activité ont des vraies valeurs qu’elles souhaitent partager avec leurs clients.

Est-ce que, selon vous, les employés de banque doivent craindre d’être remplacés par des ordinateurs un jour?

C’est une question qui peut se poser, à savoir comment la banque souhaite se profiler, entre gérer ses clients de manière efficace et institutionnelle ou de manière personnalisée. C’est une grande constante dans l’économie, mais je doute fort qu’une solution aussi drastique se dessine. Pour faire une analogie, considérons le domaine de la mode avec les grandes enseignes et la haute couture. Fondamentalement, on s’adresse à une clientèle différente mais les besoins sont toujours à la base d’une offre qui doit être pertinente. On parle clairement de deux choses distinctes.

D’un côté, un produit dont le but est de coûter le moins cher possible et d’être distribué à grande échelle et de l’autre, un produit qui apporte une marge importante et qui est destiné à un nombre plus réduit de clients. Dans la finance, c’est pareil: si l’on veut gérer un nombre important de clients qui souhaitent une gestion traditionnelle ou plus usuelle, il est possible de recourir à la technologie pour le faire, alors qu’auparavant, cette gestion était effectuée par plusieurs collaborateurs. Selon moi, la gestion effectuée par des sociétés de gestion de fortune indépendantes et par des banques va continuer de coexister, car tant la caractéristique de la personnalisation et du contact privilégié, que la nécessité d’avoir une gestion de masse vont perdurer. 

Quels conseils vous donneriez à des jeunes intéressés à faire carrière dans cette filière?

Je leur conseillerais de prêter une très grande attention à l’acquisition de connaissances, surtout au début de leur carrière. C’est l’élément le plus important et il y a différents moyens d’y arriver. Et puis également, acquérir un bagage technique qui est nécessaire pour comprendre les mécanismes du métier et pouvoir offrir les services que l’on doit rendre à la clientèle existante et future. Il n’y a pas de règles pour accomplir cela, vous pouvez y arriver en travaillant dans une très grande entreprise ou dans une entreprise bien plus petite, mais qui s’emploie à faire des choses beaucoup plus pointues sur le plan technique. Ce qui est fondamental est de ne jamais avoir de regrets; il faut faire des choix et puis regarder vers l’avant. C’est important d’être en adéquation avec la fonction que l’on occupe.

Avez-vous des conseils d’investissements sûrs à l’heure actuelle?

Nous sommes entrés dans une phase de rattrapage. Comme je l’ai déjà dit, certaines entreprises technologiques ont largement bénéficié de cette période et pour de bonnes raisons. Mais ce n’est pas ce que je conseillerais maintenant parce qu’en termes d’évaluation, certaines sociétés sont surévaluées. Par contre, en termes d’opportunités à court terme, je regarderais du côté des valeurs qui ont fortement chuté et pour de mauvaises raisons; c’est le moment de travailler les fondamentaux et de creuser les idées d’investissements.

Comment les marchés financiers évolueront-ils à moyen et long terme?

Actuellement, on peut considérer que les marchés financiers, suite aux rebonds de ces dernières semaines, escomptent une crise d’une amplitude plutôt mineure avec peu de répercussions à long terme. L’évolution future va être fortement influencée, en laissant de côté l‘important facteur «liquidité», par une éventuelle reprise de l’épidémie, dans ce cas l’économie va souffrir et les marchés vont en pâtir. Le second élément a trait à la manière dont l’économie va évoluer, même sans reprise de l’épidémie, comme je l’ai dit précédemment, j’ai le sentiment que nous ne nous attendons pas à de fortes répercussions. Si les chiffres économiques et l’activité à venir dans les prochains mois est plus faible qu’escomptée, nous allons également connaître une période difficile.

Biographie Express

Titulaire d’une licence en économie de l’Université de Genève, Serge Pavoncello commence sa carrière professionnelle au sein d’UBS, en 1987, dans la gestion de portefeuilles. Rapidement, il devient une personne de référence dans ce domaine. En tant que directeur de cette institution bancaire, il participe à la création des services de gestion centralisés pour le groupe UBS (Genève, Zurich, Bâle et Lugano) et fait partie du comité d’investissement pour la clientèle privée.

Plus tard, en 1995, il entre au conseil d’administration de l’Association Suisse des Analystes Financiers (SFAA), où il contribue au développement de l’AZEK, un institut de formation en finance fondé par la SFAA au début des années 90.

En 1999, Serge Pavoncello rejoint le Crédit Suisse, où il prend la direction  de l’Unité de banque privée on shore. Cinq ans plus tard, il quitte la banque pour fonder Wedge Associates SA – un multi family office – dont l’objectif premier est d’offrir à ses clients une gamme complète de services personnalisés. 

En plus de son activité professionnelle au sein de Wedge Associates SA, Serge Pavoncello préside, depuis mai 2017, le conseil d’administration de l’Association Suisse des Gérants de fortune (ASG), organisation faîtière des sociétés de gestion indépendantes. Dans ce contexte, il participe à divers grands projets visant à développer la profession des conseillers et de gestionnaires indépendants en investissements, son support et sa réglementation adéquate.

Interview Laetizia Barreto
Texte Laetizia Barreto et Lars Meier

Advertentie