Aujourd’hui, nous connaissons le phénomène du trouble dissociatif de l’identité (TDI) principalement au travers des films et des livres. Mais comment se traduit-il dans la réalité? Comment apparaît un tel trouble et comment peut-on vivre au quotidien avec un TDI? «Focus» a mené l’enquête.

À la cérémonie des Oscars de 1958, Joanne Woodward remporte le prix de meilleure actrice principale pour son interprétation d’une femme atteinte d’un trouble dissociatif de l’identité. Un mois auparavant, elle raflait déjà un Golden Globe dans la même catégorie. Les critiques à propos du film «Les Trois Visages d’Eve» divergeaient. Cependant, la performance de Joanne Woodward a été hautement saluée.

Soixante ans plus tard, en 2016, dans le long-métrage «Split», James McAvoy glace le sang des spectateurs avec le rôle d’un kidnappeur qui souffre de TDI. L’acteur fascine le monde entier avec son interprétation de 23 personnalités différentes regroupées chez un seul être humain. Sa performance lui vaut également plusieurs prix. 

Souvent mal diagnostiqués et peu connus

«Les Trois Visages d’Eve» et «Split» sont deux exemples de comment les œuvres issues de la culture populaire nous captivent. Mais pourquoi exactement? «L’idée qu’une personne puisse posséder plusieurs personnalités invite à des représentations surréalistes. Par conséquent, cela mène à des histoires fictives», opine le Docteur Jan Gysi, spécialisé en psychiatrie et psychothérapie.

«Malheureusement, la réalité du phénomène est moins passionnante pour ceux qui souffrent des troubles», explique l’expert. Selon le Dr. Gysi, le trouble dissociatif de l’identité est aussi fréquent que la schizophrénie s’il est correctement diagnostiqué. «Entre 0,5 et 1 pourcent de la population est susceptible d’être touché. Pourtant, la plupart des troubles dissociatifs de l’identité ne sont pas correctement diagnostiqués et sont peu connus des experts», avance le psychothérapeute.

Selon l’état actuel de la recherche, nous devons supposer que le trouble dissociatif de l’identité survient après des violences graves et jusqu’à lâge de 14 ans environ

Des violences graves à son origine

Toutefois le TID n’est pas une invention de l’industrie du divertissement. Le phénomène existe bel et bien. Malgré qu’il jouisse d’une certaine notoriété en raison de sa représentation au cinéma ou dans les livres, il est encore méconnu. Notamment, la cause de son apparition reste dans une zone d’ombre. «Selon l’état actuel de la recherche, nous devons supposer que le trouble dissociatif de l’identité survient après des violences graves et jusqu’à l’âge de 14 ans environ», commente le Docteur Jan Gysi.  

Il faut savoir que la dissociation est une solution d’urgence psychologique qui permet de survivre à des violences graves et répétées. «Selon les données scientifiques actuelles, pour réaliser le diagnostic d’un TDI correct, il est nécessaire d’impliquer les services de protection de l’enfance et des adultes ainsi que la police et la justice. En effet, un diagnostic correct posé par un psychiatre ou un psychologue se fonde sur l’hypothèse que des crimes graves ont été commis par le passé et que, par exemple, d’autres victimes sont à rechercher dans l’environnement de la personne diagnostiquée», explique le spécialiste.

Un succès mondial à double revers

Le fait que le grand public ne connaisse le TDI qu’au travers des films et des livres enclenche de sérieuses répercussions pour les personnes concernées. D’ailleurs, le monde extérieur a tendance à avoir une perception biaisée de leur de leur personne. Le film «Split» illustre très bien cette situation. Bien que le long-métrage ait été un succès au box-office, il a reçu beaucoup de critiques de la part de personnes souffrant d’un trouble dissociatif de l’identité.

La psychologue américaine Michelle Stevens souffre d’un TDI depuis son enfance et a écrit une lettre ouverte au réalisateur M. Night Shyamalan dans laquelle elle critique la représentation ainsi faite d’une personne atteinte de TDI. Pour Michelle Stevens, ce genre de scénarios favorise l’image que beaucoup de gens se font des personnes atteintes d’un trouble dissociatif de l’identité, à savoir des monstres capables de meurtre. 

Un film comme «Split» stigmatise une condition difficile à vivre au quotidien. La psychologue américaine confirme que la provenance d’un tel trouble remonte à une violence inimaginable et répétée durant l’enfance. En réalité, les patients atteints de TDI ont vécu l’enfer et n’ont pas besoin de souffrir davantage à cause de représentations erronées.

Sans danger pour les autres

Alors que dans l’œuvre de fiction «Split», les personnes avec un TDI semblent dangereuses, la réalité est différente. «Selon nos recherches, les gens qui présentent un trouble dissociatif de l’identité ne représentent aucun danger», commente le Dr. Gysi.  «En général, l’expérience montre que les personnes concernées retournent leur colère contre elles-mêmes et non contre les autres. D’ailleurs, elles ont été si gravement abusées qu’il est important de leur apporter de la compassion et du soutien sur le chemin de la guérison», poursuit le spécialiste. 

Combien de personnalités différentes?

Le film «Split» met en scène un personnage principal qui possède 23 personnalités différentes. Est-ce vraiment réaliste ou juste une trouvaille de Hollywood? «Dans la réalité, ce sont plutôt cinq ou dix personnalités maximum qui peuvent prendre le contrôle en situation d’urgence», explique le Docteur Gysi.

En fait, pas toutes les personnalités ne sont en mesure de prendre le contrôle d’une situation. Et le nombre de traits de personnalité est souvent corrélé à la gravité des violences subies.

Dans la réalité, ce sont plutôt cinq ou dix personnalités maximum qui peuvent prendre le contrôle en situation d’urgence

Vivre au quotidien avec un TDI

Se réveiller dans un endroit inconnu et n’avoir aucun souvenir de comment être arrivé là ou encore retrouver des notes gribouillées à son propos sans savoir quand et pourquoi nous les avons écrites. Ces situations arrivent régulièrement aux personnes souffrant d’un trouble dissociatif de l’identité. Vu de l’extérieur, on peut avoir du mal à s’imaginer la vie quotidienne avec un TDI. Comment est-ce que les personnes souffrant d’un tel trouble vivent-elles ces événements? 

«Pour les gens avec un TDI non traité, le quotidien peut être très stressant. Beaucoup d’entre eux banalisent ou montrent à peine leur réalité à leur entourage», affirme l’expert. Selon les études menées, il ressort que beaucoup de personnes concernées souffrent de dépression ou d’autres maladies psychiques, telles que des troubles alimentaires ou de dépendance. «Souvent, elles peinent à trouver le sommeil et expérimentent des cauchemars post-traumatiques. De plus, leur image de soi est dégradée. Celle-ci se traduit par de la haine envers elles-mêmes, de l’auto-dévalorisation et de l’auto-mutilation», détaille le Dr. Gysi. Il faut aussi savoir que les personnes souffrant d’un TDI ont constamment des trous de mémoire.

Cette description n’englobe qu’une petite partie des symptômes du TDI. Malheureusement, d’autres limitations s’imposent aux patients de cette maladie. Toutefois, aujourd’hui, un traitement est envisageable. «Cependant, ce dernier dure au moins une dizaine d’années et doit être adapté aux besoins de chaque patient. Cela s’appelle un traitement spécifique au trouble», précise le Dr. Gysi. Selon l’expert, le trouble ne peut pas être traité par une psychothérapie normale. Dans ce cas, elle serait au mieux stabilisée et chronicisée. 

Texte Lars Gabriel Meier
Traduit de l’allemand par Laetizia Barreto

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